Au Cambodge, des médecins formés à soulager la douleur

En 1996, le Cambodge sortait à peine de trois décennies de guerre. Les mines antipersonnel continuaient de mutiler. Les survivants vivaient avec des douleurs insupportables, sans accès à aucun traitement. C'est dans ce contexte que Douleurs Sans Frontières a lancé son tout premier programme. Trente ans plus tard, l'histoire de DSF au Cambodge illustre ce que le transfert de compétences peut accomplir quand il s'inscrit dans la durée.

Un pays marqué par la guerre et la douleur

Le Cambodge porte les cicatrices d'un des conflits les plus dévastateurs du XXe siècle. Le régime des Khmers rouges (1975-1979), la guerre civile qui a suivi et les bombardements massifs ont laissé un héritage tragique : un pays truffé de mines antipersonnel et de restes explosifs de guerre.

Les mines : un héritage mortel

Les chiffres sont éloquents :

  • En trente ans de déminage, le CMAC a détruit plus de 1,2 million de mines antipersonnel et 26 600 mines antichars.
  • En 2000, le Cambodge comptait plus de 800 victimes de mines par an.
  • Grâce aux efforts de déminage, ce chiffre est descendu à moins de 40 victimes en 2024-2025.
  • Plus de 14 400 hectares ont été déminés rien qu'au cours de l'année 2025.

Mais les survivants, eux, vivent encore avec les séquelles. Amputations, douleurs fantômes dans des membres qui n'existent plus, traumatismes psychologiques. Et pendant longtemps, aucun soignant cambodgien n'était formé à reconnaître ou traiter ces douleurs.

1996 : les premiers pas de DSF au Cambodge

C'est en réponse à cette situation que Douleurs Sans Frontières a été créée. Fondée par des médecins hospitaliers français spécialistes de la douleur, l'ONG a choisi le Cambodge comme l'un de ses premiers terrains d'intervention.

Le premier projet avait un objectif clair : proposer une prise en charge adaptée des douleurs des victimes de mines antipersonnel. À l'époque, la notion même de « traitement de la douleur » était quasi absente du système de santé cambodgien.

Former, pas remplacer

Dès le départ, DSF a fait un choix stratégique qui allait définir toute son approche : ne pas se substituer aux soignants locaux, mais les former. L'objectif n'était pas d'envoyer des médecins français soigner des patients cambodgiens, mais de transmettre les compétences pour que les équipes locales puissent le faire elles-mêmes, durablement.

Cette philosophie du transfert de compétences — qui consacre aujourd'hui 50 % du budget de DSF — a fait toute la différence.

Sur le terrain : comment se déroule une formation

Les programmes de formation de DSF au Cambodge s'adressent à l'ensemble de la chaîne de soins : médecins, infirmiers, pharmaciens, sages-femmes.

Évaluer la douleur

La première étape, et peut-être la plus fondamentale, consiste à apprendre aux soignants à reconnaître et évaluer la douleur. Dans de nombreux contextes, la douleur n'est tout simplement pas interrogée. Le patient ne se plaint pas, et le soignant ne pose pas la question.

DSF forme les équipes à utiliser des échelles de douleur adaptées au contexte local : échelles visuelles, échelles numériques, outils d'évaluation pour les enfants ou les patients ne pouvant pas communiquer verbalement.

Traiter avec les moyens disponibles

La formation inclut l'utilisation des trois paliers antalgiques de l'OMS, en adaptant les protocoles aux médicaments réellement disponibles sur place. Les soignants apprennent à optimiser l'utilisation des antalgiques disponibles et à combiner traitements médicamenteux et approches non médicamenteuses.

Accompagner globalement

Au-delà du traitement pharmacologique, la formation intègre la dimension psychologique et sociale de la douleur : accompagnement des familles, gestion du deuil, soutien psychologique. Car la douleur n'est jamais seulement physique.

L'évolution du programme : des mines au cancer

Au fil des années, DSF a fait évoluer son programme au Cambodge pour répondre aux nouveaux besoins de santé publique.

Les années 2000 : le VIH

Dans les années 2000, l'épidémie de VIH/SIDA a frappé durement le Cambodge. DSF a élargi son action pour inclure la prise en charge de la douleur chez les patients séropositifs, chez qui la douleur chronique est fréquente et souvent sous-traitée.

Aujourd'hui : le cancer

Plus récemment, DSF s'est tournée vers les patients atteints de cancer, dont le nombre augmente au Cambodge comme dans l'ensemble de l'Asie du Sud-Est. L'offre de soins palliatifs et de prise en charge de la douleur cancéreuse reste très insuffisante. DSF forme des oncologues et des équipes de soins palliatifs pour combler ce vide.

Des résultats concrets, mesurables

Trente ans d'engagement au Cambodge ont produit des résultats tangibles :

  • Des centaines de professionnels de santé cambodgiens formés à l'évaluation et au traitement de la douleur.
  • L'intégration progressive de la prise en charge de la douleur dans les protocoles hospitaliers cambodgiens.
  • La création d'une dynamique locale : des soignants formés par DSF deviennent à leur tour formateurs, assurant la pérennité du programme.
  • Une amélioration mesurable de la qualité de vie des patients pris en charge.

Le modèle cambodgien de DSF est devenu une référence. Il démontre qu'avec de la persévérance, un investissement dans la formation et un respect profond des compétences locales, il est possible de transformer durablement un système de santé.

Ce que cette histoire nous enseigne

L'expérience de DSF au Cambodge porte un message universel : la douleur n'est pas une fatalité. Même dans les contextes les plus difficiles — post-conflit, pauvreté, infrastructures limitées — il est possible de former des soignants, de soulager des patients et de construire des systèmes de soins durables.

Mais cela ne se fait pas en un jour, ni en une mission. Cela demande du temps, des ressources et un engagement sur le long terme. C'est précisément ce que DSF fait depuis trente ans, au Cambodge et dans six autres pays.

Sources : Douleurs Sans Frontières (douleurs.org), CMAC, Landmine Monitor 2025, Handicap International, Le Petit Journal Cambodge.